Peu de temps après l’écriture de mon dernier article de blogue, une de mes collègues a annoncé à tout le monde qu’elle quittait son poste (équivalent au mien, mais dans une autre branche) pour aller voir si ses services et ses talents ne seraient pas mieux servis ailleurs. Habituellement, je n’aime pas ce genre de message parce que je trouve que ça attire inutilement le spot sur soi et que ça amène la fausse sympathie sur une situation que tu as toi-même causée. Mais, dans ce cas-là, c’était différent. Cette personne-là m’a donné ma première chance à l’Université d’Ottawa, il y a 17 ans. Sans trop le savoir, le gars, un peu perdu dans la vingtaine que j’étais, allait devenir son collègue gestionnaire, dans une autre faculté, quelque quatorze années plus tard. Elle était aussi toujours souriante et positive dans la vie. Elle était rigoureuse, mais un peu lousse en même temps. Une vraie bonne personne. Quand elle a annoncé son départ sur TEAMS, je n’ai pas eu le choix de lui écrire un très franc : « De kossé? Tu quittes l’UO? » Elle m’a répondu tout de suite en me disant qu’elle voulait aller voir si le gazon était plus vert ailleurs et qu’elle ne savait pas trop si elle allait aimer ça ou bien revenir en courant dans son poste d’attache. En me disant ça, on dirait que ça a concrétisé le fait qu’elle allait quitter. Que cette personne-là, que j’appréciais beaucoup, ne ferait plus partie de réunions un peu trop longues ou bien que ses « salut! » n’allaient plus jamais retentir dans les couloirs comme avant. Comme l’autre personne qui m’a embauchée avec elle a aussi quitté pour la retraite l’an passé, je me sens un peu comme le dernier des Mohicans en ce moment. Comme si le flambeau m’était passé et que je devais poursuivre la mission de perpétrer un style de gestion qui m’est cher et qui m’a été grandement inspiré par eux. Ça a zéro rapport, mais je me sens investi de cette mission, en quelque sorte.
Je lui ai ensuite demandé où elle s’en allait, je suis un peu tombé en bas de ma chaise. Candidement, elle m’a dit qu’elle n’avait pas d’autre emploi et qu’elle devenait une agente libre dans l’attente d’un poste intéressant ailleurs. À ce moment précis, j’ai eu un mélange d’émotions qui m’a parcouru le corps et l’esprit. J’étais à la fois surpris et craintif. Par contre, le sentiment qui a pris le dessus a été celui de l’admiration. J’envie les gens qui ont ce courage de se choisir. Ils ont sûrement aussi les moyens et l’ambition nécessaires pour faire ce genre de move. Mais ça prend du guts et une bonne dose d’abnégation pour décider, du jour au lendemain, de miser sur soi. De se dire que « j’ai des qualités, je sais ce que je vaux, je fonce ». Dire que je n’y ai jamais moi-même pensé serait de raconter de la bullshit. J’ai toujours rêvé de ce grand saut dans le vide et devenir, brusquement, maître de mon destin. Parce que, plus les années passent et plus les obligations se multiplient et plus tu perds le contrôle de ton bateau. Tu es habitué à un certain standing. Es-tu prêt à diminuer celui-ci pour un moment (ou même pour toujours)? Tu as des enfants, un(e) amoureux (se) des personnes à charge, une maison, etc. Tu ne peux pas imposer ta saute d’humeur professionnelle aux autres (à moins qu’ils ne t’y encouragent). Est-ce que c’est passager ou mûrement réfléchi? Qu’est-ce qui va arriver si ça ne marche pas?
Toutes des questions légitimes qu’on finira un jour par se poser. Parce que notre génération (millénariaux) n’est pas aussi fidèle à son employeur que celle de nos parents (boomers). Combien de fois a-t-on entendu un de nos parents nous dire avec fierté avoir travaillé au même endroit pendant toute sa carrière, n’avoir jamais callé malade et avoir été toujours prêt à faire de l’overtime et s’outrer de ne pas être plus magnifié que ça alors que l’heure de la retraite avait sonnée? De pratiquement regretter cette monogamie professionnelle alors que ton patron, que tu croyais aussi loyal que toi, n’avait d’yeux que pour le nouveau modèle plus jeune et plus performant qui allait devenir le prochain citron à être complètement pressé de son jus. Le rapport de pouvoir entre les employeurs et les employés est en train de s’inverser pour le meilleur comme pour le pire (selon le côté duquel on regarde la question).
Il y a aussi le rêve de devenir son propre patron. De travailler selon son propre horaire dans un domaine qui nous passionne. Ça, c’est le mien et ça continue de l’être. Un jour peut-être, je ferai ce saut. Je rêve d’écrire dans la vie. De raconter des histoires, de me perdre dans mon imagination, de faire vivre des émotions aux gens. J’aspire à inspirer des gens à devenir ce qu’ils veulent bien devenir. La vie est trop courte pour la vivre dans la peau de quelqu’un qui n’est pas véritablement soi. Se connaître soi-même, accepter ce que l’on est, ce sont les plus beaux cadeaux que l’on peut s’offrir.
En attendant, je me protège et je fais attention aux gens qui se soucient de moi. À moins d’un incendie majeur (et encore là), je ne m’attends pas à manquer des moments de la vie de mes enfants ou de mon couple pour le travail. Je ne veux pas avoir les regrets de mes aînés et être désillusionné plus tard parce que j’ai été floué par un employeur qui connaissait plus mon numéro d’employé que mon propre nom. À la maison, j’ai du monde qui m’appelle papa, chéri et parfois gros lard (on a tous nos petits mots d’amour non?) et qui tient à moi. Ces gens-là méritent que je les appuie dans leur quotidien, que je les écoute, les conseillent, leur disent que je les aime.
***
Chaque année, on doit remplir une évaluation de rendement au travail et il y a une section pour les commentaires des employés. Lors de cet exercice annuel, je suis toujours très corporate et générique dans mes commentaires. Sauf que, cette année, j’ai ajouté la phrase suivante à la section libre du formulaire : Chose certaine, je ne retomberai pas en congé de maladie en raison du travail. Je vais me protéger avant que ça arrive. Voilà, le ton est donné pour l’année à venir. J’ai écrit ceci et j’ai tout à fait l’intention de suivre ce plan en attendant de voir si, un jour, je m’inspirerai de ce beau risque que ma collègue a décidé de prendre…
En attendant comme le dit Étienne Coppée dans sa très belle chanson, Écoute :
Écoute le bruit des amis qui se retrouvent
Écoute le bruit de l’adulte qui se découvre
Écoute le bruit de mon nom qui quitte ta voix
Écoute le bruit de ton cœur qui bat pour toi
Écoute le temps qui passe
Écoute le printemps arriver
Écoute ta vie avancer
Prends soin de toi. Écoute-toi. Prends soin des autres. Écoute-les. Contemple.
Prends ton temps, on est pas pressé.
